lundi 21 mars 2011

Monsieur Toine.

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Depuis mon éviction du Directoire par le Conseil d'administration , à huit voix contre six,  je n'ai pas remis les pieds au siège de la Fatcom. La BM Active Hybride 7 s'est arrêtée sous les marronniers, dans l'allée du pavillon. Ils n'ont qu'à venir la chercher si les fientes de pigeons n'empêchent pas la fermeture du hardtop rétractable. Je ne quitte plus le canapé du salon (un Liaigre déjà tout maculé) j'y ai installé ma base vie.

"Les cons, les cons , mais quelle bande de cons !" je maugréais toute la journée en ruminant ma niaque contre mes associésUne semaine en pyjama sans me raser, je ferais peur à l'ami Ricoré si il se pointait pour le pti-dej.
La neige tombe à Neu Neu et les Buddleias du jardin ont vêtus leurs parures de l'hiver.Il faudra quand même que je t'appelle sinon tu vas t'inquiéter.Comme dans un décor de comédie américaine, je vois la ronde des flocons à travers la mousseline des stores.Je suis dans une semi pénombre, la seule lampe qui ne m'éblouisse pas est celle du bureau avec son abat jour écru. L'écran de l'ordi est resté bloqué sur un site de culs et il éclaire suffisamment la pièce.Marthe frappe discrètement  à la porte.Marthe soigne mon père depuis son AVC.

C'est son ancienne secrétaire. Son mari est mort en 40 au début de la guerre. À la libération nous avons appris qu'elle avait été torturée par les nazis parce qu'elle aidait un reseau de la résistance. Mon père a tout fait pour qu'ils la garde à l'usine. Même si elle n'était pas en état de travailler... elle venait quand elle voulait et mon père pointait pour elle. Quand il eut son AVC et qu'il resta bloqué sur une chaise, la moitié du cerveau grillé, elle est venue habiter chez nous.

" Monsieur-Toine,  vous devriez sortir pour prendre l'air."

Elle m'appelle  toujours Monsieur-Toine car elle m'a connu enfant et n'a pas pu renoncer au diminutif d'Antoine qu'elle  fait précéder du préfixe obséquieux

"- Mais Marthe , vous avez vu le temps?

- Je ne sais pas moi, appelez vos amis... vous ne pouvez pas rester indéfiniment comme ça, ...
   toute la journée à vous ronger le sang"

Marthe posa le plateau repas sur le bureau et quitta la pièce, tête haute, comme pour signifier qu'elle n'avait fait que son devoir en s'immisçant dans ma vie privée pour y prodiguer ses conseils.

Je dévorais les côtelettes d'agneaux allongé sur la méridienne, le verre à pied à porté de mains.Il neigeait à gros flocons maintenant et Neuilly serait bientôt une vaste étendue blanche.J'espère que les enfants vont bien, ils auraient aimés jouer dans le jardin avec toute cette neige.Le bow-window du salon devenait un centre d'enchantement. Pendant que nous discutions avec Martha, les flocons avaient grossis et ils avaient pratiquement la taille d'une balle de tennis;Selon la direction du vent ils frappaient les carreaux. Cela faisait un bruit sourd et mat comme le choc des grosses mouches à merde prises de panique devant mes chaussons et qui allaient s'encastrer directe sur la vitre.

Cela faisait bien une minute que les flocons ne s'écrasaient plus sur sol mais semblaient rebondir et danser en suspension. Un peu comme à la télé, les boules du loto avant le tirage. Numéro complémentaire:  le huit. Je pense à Mathilde qui est partie en Normandie avec sa mère.Elle hurle à chaque tirage en exerçant son talent de prémonition.
- Hé! hé! ... le huit,  je l'ai donné avant qu'il sorte,
- Moi aussi j'avais deviné le treize et le dix-huit, tu veux quand même pas qu'on joue?
- Ben-si.. ça serait bien, on pourrait s'acheter  tout ce qu'on veut si on gagne.

Les flocons.



Je les vois à contre-jour contre le store japonais.C'est merveilleux.
Dommage que Marie-Laure ne soit pas là  avec les enfants pour le voir, ils auraient vraiment apprécié.

- Marthe, Marthe

La silhouette apparue immédiatement dans l'embrasure de la porte, elle ne devait pas être très loin.
Marthe.. si votre proposition malhonnête de toute à l'heure tient toujours,en fait , ...je veux bien des cerises à l'eau de vie...
Marthe réapparue, toujours aussi raide, avec une coupelle remplie d'alcool et de cerises.
" - Comment-va mon père aujourd'hui?

Oh! Monsieur Toine, Cela va bien, il a mangé avec bon appétit comme toujours et je l'ai laissé devant Question pour un champion, vous savez il ne faut pas le déranger pendant ces moments là.

 - Je sais Marthe, je sais... je passerai toute à l'heure lui dire bonsoir, quand l'émission sera terminée.

Marthe n'a rien remarqué du bouleversement météorologique, elle a placé la coupe sur le bureau et elle a repris le plateau vide du dîner.

Je suis dans un air liquide. Je bouge. J'effleure l'air d'une caresse liquide.
Je suis au fond d'une piscine et je m'y sens bien.
Les flocons sont rentrés dans la salon  par le fenêtre.
ils s'approchent du divan, je me suis relevé.
On dirait une multitude de seins blancs, comme ceux d'une Déesse de la fécondité, mais sans le tronc, nageant en pleine liberté.
Je m'approche et passe ma paume sur l'un d'eux pour le caresser.
Ce que je pensais être l'aréole brune, au contact de ma main  soudain se rétracte et ensuite se déplie comme les milles tentacules d'une anémone de mer.
Au centre des grands cils, un œil me fixe intensément.
C'est un iris bleu clair  avec une pupille grosse comme une bille de plomb.

Je sursaute un peu et, reprenant mes esprits, je lance bravache à l'œil-sein.
" - Dommage que vous ne puissiez pas parler, j'aurais aimé savoir qui vous êtes?

immédiatement la réponse se fit dans mon esprit.

- Comment! vous ne nous connaissez pas?
  Vous entendez les filles... il ne nous connait pas. Nous sommes les Bubullgots.
- Les Bubullgots?
- Oui et il ne faut pas nous toucher, car nous avons la peau très fragile et le sébum de vos mains nous flétrirait aussitôt.
 - mon sébum
***

Martha me dit quelque chose à travers la porte, sans doute que l'émission était terminée et que je pouvais monter dans la chambre dire bonne nuit à mon père... mais je ne comprenais, en fait, rien à ce qu'elle disait car sa voix me parvenait, au fond de la piscine, complètement déformée.

-"Les Miss, vous vous promenez comme ça, sans soutien-gorge?

- Nous sommes les Bubullgots, les cellules de vie initiale.  Regarde moi bien dans le yeux et tu verras."

Je m'approchais de la Bubullgot et comme sur une boule de sapin de Noël j'y collais mon œil.
ce que je vis était incroyable, une multitude de couleurs extraordinaires, toutes plus belles et savoureuses les une des autres: des verts-antiques tirant sur les bleus turquoises, des violets sombres et profonds enflammés par des oranges-vifs et du jaune perdu dans des masses compactes de noirs. Je ne pus réprimer un soupir d'extase devant le spectacle, je n'avais rien vu dans ma vie d'aussi beau, c'en était bouleversant.Il y avait un espace infini dans son oeil, comme une fenêtre, un télescope sur le ciel.
"- Bubull, je peux rentrer à l'intérieur?

 - Si tu rentres tu ne pourra plus sortir, c'est embêtant pour toi, non?

La paupière de tentacules s'ouvrit immensément, je passais d'abord la tête à travers la pupille, puis je m'y hissais et je réussis à introduire mon torse et, en me recroquevillant, à passer mes jambes.Enfin je sautais à l'intérieur du Bubull, à l'intérieur un spectacle encore plus merveilleux m'attendait.J'étais en surplomb  en face d'une mer de glace, immense,  blanche et argentée avec des reflets de diamants bleus.J'inspirais profondément.











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