mardi 26 avril 2011

Sous mon râteau, quoi de neuf ?

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Cela fera bientôt une semaine que j’aurais déserté la métropole et demeure cloîtré dans cette ancienne bâtisse de la campagne bourguignonne. Je la restaure épisodiquement pendant mes vacances, oubliant ainsi pendant quelques jours d’intenses labeurs tous les tracas de la vie parisienne. Sous le soleil torride d’un singulier printemps, les pommiers ont fleuris et leurs pétales blancs ravissent à mon âme ses tourments passagers. Cette année, la floraison du cerisier Japonais* ne nous a pas attendu et ses pétales roses déjà blanchis par le temps parsèment délicatement le gazon de fleurs.J’aime la maçonnerie, sa rudesse, c’est un travail souvent surhumain qui appelle en nous le dépassement. En pleine canicule quand le soleil fait feu de tous bois, chaque pierre posée dans la poussière reflète milles haillons de lumière. Sous la pluie battante, il faut avancer… les mains trempés… les semelles des bottes pleines d’une boue gluante et le ciment que l’on applique qui dégouline sa laitance.



Passé quelques mois mes pierres me manquent.

J’ai acheté cette énorme ruine du 16 ème siècle il y a quelques années, la vente de mon petit studio Boulevard de la Villette en face du canal Saint-Martin paya l’apport initial et le début des travaux. Si, comme on dit, ce corps de ferme fut vendu pour une bouchée de pain, c’est qu’il y avait un vice caché : tout un corps de ferme menaçait de s’écrouler. Une fois que les entrepreneurs du coin étaient venus sur place et avaient pointé du doigt le devers important des murs, les travaux que cela impliquaient pour que le bâtiment ne s’écroula point …les acheteurs se rétractaient pendant la clause de sept jours prévue par la loi. Ainsi après quelques désistements de promesses de ventes, le prix finit par baisser considérablement pour devenir à notre portée.
Je fus cependant trop optimiste sur les remèdes à appliquer pour cette pathologie bâtimentaire et d’aucuns voulurent prendre le risque de suivre mes prescriptions, les murs qui penchaient durent tout simplement être démolis après étayage complet de la toiture et je me retrouvais ainsi avec une pyramide de gravas de plusieurs mètres de haut et au sol de toute la surface du jardin.

Comme cet aléa avait grevé une part important de ma trésorerie, je refusais de payer en plus pour emmener tout ce petit monde à la décharge, je les avais déjà payé assez chères et j’en ferais mon affaire. Ce monticule énorme, plusieurs dizaine de mètres cubes allait se révéler un paradis pour le géologue qui dort en chacun de nous, on y trouvait tout ce qui existe en matière de roches et de pierres, des pierres calcaires, des craies blanches, des pierres noires riches en oxyde de fer, des pierres marbrières pillées dans les monastères environnants, des moellons taillés trois faces comme d’immenses canines ou comme des parts de fromage de Brie , des pierres difformes complètement crevassées comme si c’étaient de grosses éponges solidifiées ou encore des pierres pleines de coquillages mais d’une dureté incroyable.

Après un long travail de déblaiement, il fallut ôter le mélange de chaux et de terre glaise dont étaient constitués les joints et qui étaient restés dans l’amas dressé à la pelleteuse.Après un tri et un calibrage minutieux, je pus monter l’été dernier le mur d’enceinte de la propriété : long de quinze mètres, soixante centimètre de large et mesurant la pente du terrain, d’un mètre soixante à deux mètre vingt au point bas. Avant le couronnement du mur et son jointement j’avais décidé de lui adjoindre parallèlement une petite terrasse en pierres sèches qui ferait promontoire pour prendre le soleil et regarder vers la chaume qui s’étendait à l’horizon. L’orientation plein sud et à l’ouest à l’angle du mur pignon du voisin était idéale pour se réchauffer le soir aux derniers rayons du soleil, les murs emmagasinant toute la chaleur de l’après-midi, la restituait le soir venu.

Une semaine de labeur vient de s’achever et le solarium est pratiquement terminé. Je pose les dernières pierres plates sur le muret à la manière d’un pas japonais, scellées juste en sous face par le mortier, laissant le joint libre à un envahissement gazonné.

Des grondements lointains annoncent l’orage libérateur...
Je suis épuisé.
Il me faut juste nettoyer le jardin des nombreuses coulures de ciment et enlever les cailloux qui traînent encore ici et là. J’abandonne la truelle du maçon et le marteau du tailleur de pierre pour le râteau du jardinier. Tout en rêvassant je fais des petits tas en séparant bien la terre des différents gravas, quant il y a doute, je presse des doigts pour voir si c’est une petite pierre ou pour le cas échéant désagréger l’amas et le rendre à la terre. Je ramasse un par un les petits bouts de verre, les éclats d’anciennes poteries et les restes divers du chantier, plastique de sacs, vieux clous rouillés.

Nous sommes le dimanche de Pâque, Dieu m’enverrait il un signe comme il en est coutumier ? Je ne suis pas sensible aux fêtes mais comme on dit, le hasard du calendrier….Madeleine ne reconnut pas tout de suite Jésus et elle l’avait pris pour le jardinier.Étais-ce lui en chair et en os de ressuscité ? Comprit-elle seulement après quelques instants que c’était son esprit qui lui parlait à travers quelqu'un d’autre?

« - Rabbouni, Rabbouni* ! »

* Maître, Maître

Son corps était débarrassé des scories de la Passion et son visage lavé de souffrances endurées sur la Croix… elle ne put immédiatement le reconnaître ?J’aime à penser que le visage de Jésus n’est pas celui idéalisé par la reconstitution du suaire de Turin : Dieu aurait fait en plus porter à son Fils bien-aimé la beauté des laids.Ayant de prime abord suivi les règles manichéistes indispensables à la formation des petits, je me suis défait du discours religieux et de sa morale simplificatrice et perverse pour ne m’en remettre qu’à Lui dans ces interrogations sans cesse renouvelées des causes et du péché.Les compagnons d’Emmaüs ne reconnaissent pas d’emblé Jésus, il leurs faudra attendre la scène magnifiquement représentée par Rembrandt pour comprendre qu’ils avaient croisés le chemin du sauveur. Toujours cette discrétion de mon ami.

« - Raboni , Raboni ! »

Avais-je quand à moi envie de crier devant l’ampleur des surfaces de carrelage à poser dans cette immense demeure.Ainsi perdu dans mes doctes pensées théologiques, je continuais de ratisser, séparant un petit morceau de craie blanche qu’il ne s’effrite, tirant sur une racine d’ortie pour en extraire le plus de longueur possible de la terre, puis reprenant mon souffle, ménageant mon dos, je restait quelques secondes à regarder la nature en appui sur mon râteau….
La distraction fait le jeu du Mal, la fiction, si elle répond en nous à un désir, creuse encore plus le fossé entre un monde étrange et féeriques et une réalité sordide ordinaire.Le merveilleux n’a plus de place en dehors de cette parenthèse artificielle et imaginaire.Pourtant la vision poétique, toute en discrétion, émaille de petits signes qu’il suffit de savoir décrypter le réel dans lequel nous nous tenons.Une persévérance plus grande sur cette voie mène à moyen terme à autant de magie que les contes les plus fantastiques.

Je saisis une boulette de terre pour la faire exposer entre le pouce et l’indexe - Mais elle est récalcitrante. Il s’agit d’un caillou difforme de couleur aluminium.Il a la forme que prenaient les soldats de plomb une fois fondus qui gardait le saisissement de la fusion au contact de l’immersion liquide.


Je crois que je viens de trouver une petite météorite
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Après plusieurs tonnes de pierres malaxées

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C’est la dernière qu’il m’est donné de saisir ce dimanche de Pâques.
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Une parcelle de ciel dans le creux de ma main.
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C’est assez léger pour du métal.
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Je suis bien content du symbole

Météores

Tort d’aimer
T’étais mort
Lors d’étés.
Autre mets.







 
Mais voici l’orage qui gronde et se rapproche, je ne vais pas me prendre le ciel une seconde fois sur la tête;Vite rentrons.

 








 
  *  Voir " Le jour precedant mon départ, Chronique d'une parthénogeneses annoncée."
      archive du 24.05.2010

4 commentaires:

lucia mel a dit…

magnifique texte, moi aussi, je l'ai vue... Marie de Magdala, comme une météore... envoyée du ciel, sur un mur de Paris, au théâtre de l'Odéon. Dans son regard, dans son visage, la croix, et le ressuscité. Tu reviens bientôt à Paris ?

Simon Gaetan a dit…

hé! mais j'y suis, tu crois quand même pas qu'on capte internet dans la cambrousse :)

Papillon a dit…

Une parcelle de ciel, sous ces épuisants gravas..... c'est bien. Ca fait rêver....

Simon Gaetan a dit…

il y a de gros lézards argentés sous mes gravâts, une couleuvre de 1.20 de long, un couple de hérissons,quelques crapauds verts que je n'ai pas encore embrassé
(on sait jamais:),des oiseaux dans les sureaux etdes chauves souris quand la nuit tombe, c'est la faune de mon jardin... (liste non exhaustive)